Créer une paix fertile

Categories: Care.

On peut dire que l’hôpital est un haut lieu spirituel car un souffle puissant passe dans la vie du malade, soulevant la question du sens de son présent, de son avenir et même de son passé. Il scrute l’avenir alors qu’il est habité de voix qui émergent d’hier. L’urgence de faire et de dire le tenaille. Autour de lui on s’affaire, par un concert de techniques et d’examens, à scruter ou à aider son corps défaillant. Mais le personnel apparaît peu concerné par son
déséquilibre intérieur : dans l’usine à santé, le rythme du travail ne ralentit pas pour l’essentiel. Les soins palliatifs apparaissent alors comme un havre. Pris par une inquiétude identitaire profonde, incertain d’avoir été lui-même, assailli de questions relationnelles et de choses urgentes à faire (au cas où…), le malade redevient plus mobile intérieurement. Il est
plus que jamais sensible aux contacts avec autrui. Sa famille ne comprend pas toujours l’ampleur de son désarroi. L’étranger de la chambre d’à côté devient un ami avec qui partager l’essentielle fragilité de la condition humaine. Le personnel acquiert une figure amicale. Voilà qu’il s’expérimente lui-même aux prises avec des défis inconnus. Le malade refait l’expérience de la création identitaire. On sent bien la richesse et la complexité de cette expérience où douleur et souffrance passent avec un cortège de découvertes ou de redécouvertes. On sent bien qu’il s’agit d’un temps de construction où les acquis du passé se posent autrement pour soutenir le présent : un temps de récolte et d’héritage, un temps de retournement et de témoignage

Pour se recomposer intérieurement, pour méditer sur un paysage qui se fige dans le définitif, pour trouver le courage de poser les gestes qui refont des routes ou des ponts, pour découvrir les autres au-delà de leur image familière, il faut une paix autour de soi. Il faut un climat où l’essentiel est admis et priorisé. Il faut des oreilles et des yeux sensibles aux petits signes, aux paroles à demi prononcées, aux sourires et aux larmes cachées. Il faut une présence respectueuse des autres qui sert de terreau favorable aux plantations nouvelles. Il faut un désir commun palpable où chacun est appelé à être, qui qu’il soit. Les soignants ont la responsabilité de créer cet espace fertile. Or c’est impossible de le créer sans une paix semblable au sein des équipes soignantes. Impossible de laisser advenir, si tout est à contrôler. Impossible d’écouter si on prépare une réponse. Impossible de regarder si on est prisonnier du geste d’hier ou de celui de demain. Impossible de développer la paix si on demeure dans l’agressivité ou la chicane. Impossible d’accueillir l’autre sans accepter pour soi le pardon. Voilà pourquoi l’harmonie dans les équipes soignantes est une condition essentielle en soins palliatifs : elle invite puissamment à se dire et à être. C’est un devoir professionnel d’équipe de créer cette paix, car sans elle, les malades resteront paralysés et ne découvriront pas l’espace qui leur appartient et qui leur permettra de devenir eux-mêmes
jusqu’à la fin. Il est bon de se dire que nous sommes nousmêmes, soignants et bénévoles, les chemins de guérison dont l’autre a besoin : cela nous donne le désir de devenir plus transparents et plus porteurs dans notre action pour lui.

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