En la voyant dans son rôle je me suis demandé comment elle était vraiment : était-elle comme Marilla –austère et grincheuse ? Elle jouait si bien son rôle ! Depuis ce temps et tout au long des 16 années que je l’ai connue, j’ai appris que la vraie Michele était surtout une femme fort attentionnée, hautement capable à lancer de nouvelles idées et de les réaliser, passionnée pour les arts et la musique, agissant par principe et sur l’estrade, une actrice naturelle et douée.
Quelques années plus tard ce fut un choc dur et bouleversant pour la communauté quand Michele a appris qu’elle n’avait plus que douze semaines à vivre à cause du cancer. D’abord nous étions incrédules, rechignant à l’idée que notre chère amie nous soit enlevée. Mais grâce à son calme et à son attitude positive sa famille et sa communauté ont pu accepter sa mort prochaine. Elle a choisi la chanson des Beatles « Let It Be » à faire jouer à ses funérailles. Trois cent personnes ont assisté au service et nous avons tous chanté à pleine voix les paroles « let it be ! » (qu’il en soit ainsi), les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres.
Michele m’a demandé de la visiter chez elle à plusieurs reprises durant les mois qui lui restaient afin de lui jouer de la musique. On a eu le plaisir de partager des chants qu’elle a connus depuis son enfance, des chants qui ont accompagné les danses et les rôles qu’elle jouait dans les comédies musicales. C’est durant ces après-midis passés ensemble que j’ai appris le fait que son père Cedric avait été en grand amateur de musique et avait partagé cette passion avec ces enfants. Elle m’a répété quelques petits chants qu’elle avait appris de son père. Elle a suivi en chantant souvent la chanson Close to You à ses propres filles Sharon et Liz quand elles étaient toutes petites. Plusieurs chants signifiaient des moments précieux vécus ensemble avec son mari Gord dans les années 60. Michele jouait de l’ukulélé tout en chantant pour sa petite-fille Charlotte. Elle savait toute une panoplie de chants de comédies musicales et à tous ces chants elle pouvait relier une histoire de son vécu.
Je me souviendrai toujours de plusieurs choses de ces moments spirituels et intimes avec Michele. Un jour elle m’écoutait jouer du piano. Elle était bien pelotonnée sous sa couverture sur le divan pendant que je jouais doucement dans le style « Room 217 » sur son beau vieux piano. Le tempo ralenti l’a détendu au point où elle s’est endormie. Puis, une heure plus tard, pendant que je jouais la mélodie de My Funny Valentine, elle s’est réveillée, s’est levée debout d’un bond et a commencé à chanter les paroles à pleine voix. J’étais à la fois émerveillée de cette recharge d’énergie et inquiète que cet effort physique ne précipite les fluides dans ses poumons. A la fin, j’étais quand même certaine que cette expérience vibrante pour elle l’aiderait à surmonter la dégénérescence de sa maladie. Elle reprenait vie en vivant profondément la musique qu’elle chérissait.
Un autre jour j’ai pu constater combien les souvenirs reliés à la musique nourrissaient son âme. Dans sa jeunesse Michele avait fait de la danse classique. En écoutant la musique de l’album « Classic Comfort « de Room 217 elle se voyait danser. Son imagination prenait la place de ses mouvements physiques et sa voix devenait animée quand elle en parlait. Je crois que la musique a suscité en elle une reprise d’optimisme et de dignité malgré toutes les procédures pénibles associées à son cancer.
La musique formait comme une chronique de la vie de Michele. Quand elle m’a demandé de jouer à son service funèbre, elle m’a donné sa liste de chants. J’ai dû jouer deux chansons que je ne jouerais pas normalement à ce genre de cérémonie : Five Foot Two et There’s a Hole in the Bottom of the Sea. Ces chansons pour enfants parmi d’autres remplissaient les vingt premières minutes du service pour célébrer la vie de cette dame pour qui la musique n’avait pas de fin.




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